Petit clin d’œil avant qu’il ne soit plus temps

Il y a exactement 174 ans, Balzac écrivait dans Un grand homme de province à Paris :

« Grâce à Flicoteaux, l’étudiant parqué dans le quartier latin a la connaissance la plus exacte des Temps : il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a manqué. Une vieille calomnie, répétée au moment où Lucien y venait, consistait à attribuer l’apparition des beafteacks à quelque mortalité sur les chevaux. »

Illusions perdues. Paris, Gallimard, folio classique, p.210

lasagne picard

Il est amusant de trouver dans un livre sur la presse une anecdote qui devrait être une digression mais qui fait un écho direct à nos journaux. Ouvrons ce grand roman au hasard, et l’affaire Spanghero prend des allures de pastiche… C’est toujours un bonheur d’avoir l’impression que de vieux livres clignent des yeux, mais je me dis en plus qu’un peu de la saveur de l’actualité se révèle dans ces deux phrases de littérature. Si certaines affaires nous fascinent, n’est-ce pas qu’elles sont un peu bâties déjà sur la matière d’une plaisanterie ? « Vieille calomnie » dit Balzac… Non que la plaisanterie soit vieille comme le monde, ce n’est pas ce sociologue qui hasarderait quelque chose sur le monde en général ; mais ce pourrait être une boutade qui nous montre que nous vivons encore un peu, lui et nous, ses personnages et les nôtres, dans le même monde.

Qu’est-ce donc qui faisait qu’elle était bien bonne, cette vieille plaisanterie que l’on se répétait, et qu’il fallait bien rapporter parce que, même si Balzac n’est pas ethnologue ou folkloriste, il sait où les bons mots s’inventent, comment ils se fabriquent ? D’abord je pense à ces étudiants qui riaient de bon cœur dans leurs pantalons rapés en se moquant de tout… C’était l’existence. On mangeait chez Flicoteaux, et quand bien même il aurait servi du cheval au lieu du bœuf, quelle bonne raison aurait-on pu trouver de protester ? S’il ne l’eût pas fait ce n’eût pas été Flicoteaux… Il fallait que chez Flicoteaux, où l’on mangeait avec le gilet gris des mauvais jours, on eût quelques motifs d’être surpris, sans quoi rien n’aurait eu de charme… Et j’en viens à me demander… Est-ce qu’un jour l’un de ces commensaux potaches, s’étant diverti  la veille à relever, dans l’atmosphère enfumée d’un cabinet de lecture, les faits divers de la campagne, a eu l’idée, pour amuser ses amis en les effrayant un peu, de transformer leur plat avec l’aide du cours du temps ? Ou bien, parce que ceux qui n’ont rien ont encore les jeux d’esprit, a-t-il pensé à la fascination mystérieuse que susciterait la substitution de x  à y, de c à b, et inventa pour cela, en respectant toutes les règles de la vraisemblance, une épidémie décimant étalons et juments, histoire de pouvoir justifier la transmutation du bœuf en cheval  ? Dans un cas, jouant sur notre inconnaissance des causes, il inventait un événement en adjoignant à une raison sans postérité  l’effet qui lui manquait. Dans l’autre, il partait de l’effet, et cet effet l’amenait à inventer une raison, comme Homère, pour les besoins de l’histoire, faisait intervenir l’archer Apollon pour susciter l’ire d’Achille– c’est comme cela qu’on fait des épisodes…

L’étudiant parqué au quartier latin, nous dit Balzac, avait la connaissance la plus exacte des Temps, était en phase avec les Temps. On ne saurait trop admirer cette majuscule énigmatique, qui fait sourire et exige une explication. En phase avec les Temps, chez Flicoteaux, c’est le seul endroit où l’étudiant pouvait l’être. Entre ses six heures de travail à la Bibliothèque Sainte-Geneviève et ses quatre heures d’étude quotidiennes en cabinet de lecture, il remontait à la surface du monde quelques instants histoire de se nourrir et de plaisanter avec d’autres. Que venait-il chercher chez Flicoteaux, si ce n’est un peu de littérature naïve, un peu de la prose du monde qui se compose sans cesse… Balzac, l’auteur de l’épopée industrielle naissante, l’auteur des mythes historiques et des symboles sociologiques, faire de la saison des petits pois, des semaines creuses de la betterave et des hécatombes chevalines l’essence des Temps ? Il y a pourtant un peu de mythe dans cette histoire de beefteacks, quelque chose qui rappelle Tantale en plus trivial, en moins tragique. Et tout de même, ces ambitieux épris de gloire, n’avaient-ils pas quelque chose des convives d’un banquet contrefait pour dieux déchus ?

Je me plais à voir dans les fluctuations du marché évoquées dans la première phrase, hors du bon mot qui leur succède, une image de toutes les petites choses qui nous arrivent. Les hommes se nourrissent du monde et du blabla qui l’accompagne. L’Histoire, le récit des heures graves, des pertes, des tragédies et de l’irrémédiable, Balzac la connaissait mieux que personne, mais voilà qu’il se fait l’écho d’un tout autre type de racontard, à la temporalité météorologique, qui scande d’une ironique cyclicité le récit des plus déchirants destins. C’est là que je trouve la légèreté de Balzac et toute la bonne humeur de la jeunesse. Ces étudiants qui s’amusaient des contingences naturelles, des menus pois, haricots, betteraves, choux, salades qu’on raconte, étaient évidemment les dindons de la farce historique, mais, l’épigramme à la bouche, ils se moquaient doucement de la vie.

Selon Wikipedia, Le Temps, sous-titré « journal des progrès politiques, scientifiques, littéraires et industriels », quotidien français aujourd’hui disparu, fut publié du 15 octobre 1829 au 17 juin 1842. Il n’est pas désagréable de se dire qu’à l’obsession progressiste de ce journal, Balzac, tout en mettant en scène les trajectoires dramatiques de son époque, opposait la pratique joyeuse des Temps, le rire franc des individus embarqués dans une histoire trop grande pour eux. Et c’est peut-être avant tout parce que Balzac savait jouir des Temps que nous prenons plaisir à lire ses livres. Lucien de Rubempré et son épopée étaient bien du XIXe siècle, il est depuis longtemps hors de question d’être ambitieux tout en étant poète, mais la plaisanterie de la cantine de Flicoteaux,  quant à elle, égaye encore les dîners de 2013.

(Samuel)

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