Petit clin d’œil avant qu’il ne soit plus temps

Il y a exactement 174 ans, Balzac écrivait dans Un grand homme de province à Paris :

« Grâce à Flicoteaux, l’étudiant parqué dans le quartier latin a la connaissance la plus exacte des Temps : il sait quand les haricots et les petits pois réussissent, quand la Halle regorge de choux, quelle salade y abonde, et si la betterave a manqué. Une vieille calomnie, répétée au moment où Lucien y venait, consistait à attribuer l’apparition des beafteacks à quelque mortalité sur les chevaux. »

Illusions perdues. Paris, Gallimard, folio classique, p.210

lasagne picard

Il est amusant de trouver dans un livre sur la presse une anecdote qui devrait être une digression mais qui fait un écho direct à nos journaux. Ouvrons ce grand roman au hasard, et l’affaire Spanghero prend des allures de pastiche… C’est toujours un bonheur d’avoir l’impression que de vieux livres clignent des yeux, mais je me dis en plus qu’un peu de la saveur de l’actualité se révèle dans ces deux phrases de littérature. Si certaines affaires nous fascinent, n’est-ce pas qu’elles sont un peu bâties déjà sur la matière d’une plaisanterie ? « Vieille calomnie » dit Balzac… Non que la plaisanterie soit vieille comme le monde, ce n’est pas ce sociologue qui hasarderait quelque chose sur le monde en général ; mais ce pourrait être une boutade qui nous montre que nous vivons encore un peu, lui et nous, ses personnages et les nôtres, dans le même monde.

Qu’est-ce donc qui faisait qu’elle était bien bonne, cette vieille plaisanterie que l’on se répétait, et qu’il fallait bien rapporter parce que, même si Balzac n’est pas ethnologue ou folkloriste, il sait où les bons mots s’inventent, comment ils se fabriquent ? D’abord je pense à ces étudiants qui riaient de bon cœur dans leurs pantalons rapés en se moquant de tout… C’était l’existence. On mangeait chez Flicoteaux, et quand bien même il aurait servi du cheval au lieu du bœuf, quelle bonne raison aurait-on pu trouver de protester ? S’il ne l’eût pas fait ce n’eût pas été Flicoteaux… Il fallait que chez Flicoteaux, où l’on mangeait avec le gilet gris des mauvais jours, on eût quelques motifs d’être surpris, sans quoi rien n’aurait eu de charme… Et j’en viens à me demander… Est-ce qu’un jour l’un de ces commensaux potaches, s’étant diverti  la veille à relever, dans l’atmosphère enfumée d’un cabinet de lecture, les faits divers de la campagne, a eu l’idée, pour amuser ses amis en les effrayant un peu, de transformer leur plat avec l’aide du cours du temps ? Ou bien, parce que ceux qui n’ont rien ont encore les jeux d’esprit, a-t-il pensé à la fascination mystérieuse que susciterait la substitution de x  à y, de c à b, et inventa pour cela, en respectant toutes les règles de la vraisemblance, une épidémie décimant étalons et juments, histoire de pouvoir justifier la transmutation du bœuf en cheval  ? Dans un cas, jouant sur notre inconnaissance des causes, il inventait un événement en adjoignant à une raison sans postérité  l’effet qui lui manquait. Dans l’autre, il partait de l’effet, et cet effet l’amenait à inventer une raison, comme Homère, pour les besoins de l’histoire, faisait intervenir l’archer Apollon pour susciter l’ire d’Achille– c’est comme cela qu’on fait des épisodes…

L’étudiant parqué au quartier latin, nous dit Balzac, avait la connaissance la plus exacte des Temps, était en phase avec les Temps. On ne saurait trop admirer cette majuscule énigmatique, qui fait sourire et exige une explication. En phase avec les Temps, chez Flicoteaux, c’est le seul endroit où l’étudiant pouvait l’être. Entre ses six heures de travail à la Bibliothèque Sainte-Geneviève et ses quatre heures d’étude quotidiennes en cabinet de lecture, il remontait à la surface du monde quelques instants histoire de se nourrir et de plaisanter avec d’autres. Que venait-il chercher chez Flicoteaux, si ce n’est un peu de littérature naïve, un peu de la prose du monde qui se compose sans cesse… Balzac, l’auteur de l’épopée industrielle naissante, l’auteur des mythes historiques et des symboles sociologiques, faire de la saison des petits pois, des semaines creuses de la betterave et des hécatombes chevalines l’essence des Temps ? Il y a pourtant un peu de mythe dans cette histoire de beefteacks, quelque chose qui rappelle Tantale en plus trivial, en moins tragique. Et tout de même, ces ambitieux épris de gloire, n’avaient-ils pas quelque chose des convives d’un banquet contrefait pour dieux déchus ?

Je me plais à voir dans les fluctuations du marché évoquées dans la première phrase, hors du bon mot qui leur succède, une image de toutes les petites choses qui nous arrivent. Les hommes se nourrissent du monde et du blabla qui l’accompagne. L’Histoire, le récit des heures graves, des pertes, des tragédies et de l’irrémédiable, Balzac la connaissait mieux que personne, mais voilà qu’il se fait l’écho d’un tout autre type de racontard, à la temporalité météorologique, qui scande d’une ironique cyclicité le récit des plus déchirants destins. C’est là que je trouve la légèreté de Balzac et toute la bonne humeur de la jeunesse. Ces étudiants qui s’amusaient des contingences naturelles, des menus pois, haricots, betteraves, choux, salades qu’on raconte, étaient évidemment les dindons de la farce historique, mais, l’épigramme à la bouche, ils se moquaient doucement de la vie.

Selon Wikipedia, Le Temps, sous-titré « journal des progrès politiques, scientifiques, littéraires et industriels », quotidien français aujourd’hui disparu, fut publié du 15 octobre 1829 au 17 juin 1842. Il n’est pas désagréable de se dire qu’à l’obsession progressiste de ce journal, Balzac, tout en mettant en scène les trajectoires dramatiques de son époque, opposait la pratique joyeuse des Temps, le rire franc des individus embarqués dans une histoire trop grande pour eux. Et c’est peut-être avant tout parce que Balzac savait jouir des Temps que nous prenons plaisir à lire ses livres. Lucien de Rubempré et son épopée étaient bien du XIXe siècle, il est depuis longtemps hors de question d’être ambitieux tout en étant poète, mais la plaisanterie de la cantine de Flicoteaux,  quant à elle, égaye encore les dîners de 2013.

(Samuel)

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je faisais donc

Je faisais donc tout ce que je pouvais pour augmenter un peu les durées de quelques pensées. Tout ce qui m’était facile m’était indifférent et presque ennemi. La sensation de l’effort me semblait devoir être recherchée, et je ne prisais pas les heureux résultats qui ne sont que les fruits naturels de nos vertus natives. C’est dire que les résultats en général, – et par conséquent, les oeuvres, – m’importaient beaucoup moins que l’énergie de l’ouvrier, – substance des choses qu’il espère. Ceci prouve que la théologie se retrouve un peu partout.

Paul Valéry, Préface à La Soirée avec Monsieur Teste, pp. 7-8

Georgia On My Mind

1. Il existe en anglais un mot commençant par b et désignant le brusque passage du sublime au grotesque, du tragique au comique, ou l’imparable mélange des deux. Je me suis souvenu de ce terme en lisant Le Nez de Gogol. L’histoire de ce fonctionnaire se réveillant sans nez un matin n’est pas tragique, certes, mais le lecteur que je suis n’a pu s’empêcher de ressentir, malgré le climat de dérision générale, une forme de sympathie pour la détresse presque enfantine du protagoniste. Le mélange n’était pas seulement celui de mes impressions : le texte lui-même confondait jusqu’à l’indiscernable les tonalités, comme lorsque le personnage s’exclame :

« Mon Dieu ! mon Dieu ! Qu’ai-je fait pour mériter pareil malheur ? Si j’étais sans un bras ou sans une jambe, ce serait tout de même mieux ; si j’étais sans oreilles, ce serait pénible mais tout de même plus supportable. Sans nez, qu’est-ce qu’un homme ? Le diable seul le sait : comme oiseau, ce n’est pas un oiseau ; comme citoyen, ce n’est pas un citoyen… Tout juste bon à jeter par la fenêtre ! Encore si on me l’avait sabré à la guerre ou dans un duel ou si j’étais moi-même responsable ! Mais je l’ai perdu sans raison, pour rien, gratis, pour des prunes ! »

Il me parut qu’il y avait là anguille sous roche. Je décidai de tenter une petite expérience :

« Mon Dieu ! mon Dieu !
Qu’ai-je fait pour mériter pareil malheur ?
Si j’étais sans un bras ou sans une jambe,
ce serait tout de même mieux ; si j’étais sans oreilles,
ce serait pénible mais tout de même plus supportable.
Sans nez, qu’est-ce qu’un homme ? Le diable seul le sait :
comme oiseau, ce n’est pas un oiseau ;
comme citoyen, ce n’est pas un citoyen…
Tout juste bon à jeter par la fenêtre !
Encore si on me l’avait sabré à la guerre
ou dans un duel ou si j’étais moi-même responsable !
Mais je l’ai perdu sans raison,
pour rien, gratis, pour des prunes ! »

N’aurait-on pas dit un monologue shakespearien, avec ses accents tragiques, de grandes interrogations sur l’homme, le cheminement d’un coeur qui se sonde ? Gogol se moquait, fondant en une seule et même tirade le tragique et le comique que Shakespeare alterne parfois violemment. Je fus soudain nostalgique de l’univers shakespearien.

2. Me promenant un dimanche après-midi dans le Jardin du Palais-Royal, je vis sur une affiche que l’on donnait Troïlus et Cressida aux Français. Je me souvins avoir vaguement étudié naguère, en cours d’anglais, le fameux monologue d’Ulysse, dont je fredonnai quelques bribes à part moi : Each thing melts / In mere oppugnancy. Un soir donc, je chaussai mes bottines et me rendis place Colette en compagnie de ma bourgeoise. Paris allait bruissant que la salle Richelieu venait de rouvrir ses portes après un an de travaux de « dépoussiérage sonore ». (Muriel Mayette, administratice de la Comédie-Française, devait faire cette déclaration : « Ce soir, nous sommes émus et fiers de rentrer à la maison. »)

TROILUS ET CRESSIDA -

© Christophe Raynaud de Lage

3. Je ne tiens pas André Markowicz en haute estime, malgré une fascination initiale, depuis que sa traduction des Frères Karamazov m’est tombée des mains. Je lui dus, ce soir-là, un nouvel assoupissement, et ferme : sa traduction de Troïlus et Cressida ne tient pas l’épreuve de la scène ; trop littérale, épousant servilement les méandres de la phrase shakespearienne, elle se met mal en bouche et choque l’oreille française. A qui la faute ? Cette traduction, qu’appréciera peut-être un étudiant en littérature, est un désastre scénique ; n’aurait-il pas mieux valu en choisir une autre ? On peut incriminer la relative insipidité de cette pièce, la difficulté de faire jouer du Shakespeare à des comédiens rompus au classicisme, mais je crois que l’échec de Troïlus et Cressida tient surtout à l’inaudibilité de la traduction retenue, malgré une mise en scène de bonne tenue et des comédiens s’escrimant à donner consistance à un texte peu coulant.

4. Il y a des comédiens dont on sait, à peine ont-ils ouvert la bouche, qu’ils vont se mettre à jouer. Ils ouvrent la bouche comme pour parler, mais introduisent alors un moment de suspens ; puis la parole est proférée. Ce décalage vise à distendre le lien qui enchaîne l’acteur au texte : en feignant l’hésitation au moment de parler, le comédien veut faire accroire au public qu’il n’ouvre pas la bouche pour réciter un texte, mais que les mots lui viennent spontanément et que le discours s’élabore en cours de profération. D’où le recours à un certain nombre de procédés : accélération ou ralentissement du débit de la parole, arrêt songeur sur voyelle, accentuation soudaine de quelques syllabes, césure brisant le rythme naturel de la phrase… Ce naturel de théâtre, devenu tic, est parfaitement insupportable.

Il y a dans Troïlus et Cressida une Comédienne-Française dont j’aimerais, pour conclure cet article, faire l’éloge vibrant. Elle s’appelle Georgia Scalliet et interprète Cressida. Nul doute que quiconque verra pour la première fois sur scène cette pimbêche minaudante éprouvera un énervement certain. La jeune femme détonne par son affectation et surjoue, toute mines et manières. Or, cette affectation n’apparaît bientôt plus au spectateur comme de la fausseté, du mauvais jeu, mais comme une seconde nature (de façon exactement inverse, le pseudo-naturel des comédiens professionnels lasse vite quand on perce à jour son caractère extrêmement artificiel). Et quand le rideau des manières s’entrouvre, l’émotion subrepticement se fait jour dans un accent, un geste, un regard. Choisir la Scalliet pour interpréter Cressida était judicieux, puisque la Troyenne, désireuse de dissimuler la vraie nature de ses sentiments, oppose à ses interlocuteurs une superficie malicieuse, jusqu’au moment où, débordée, elle se dévoile en profondeur et touche. J’ai dit la Scalliet, comme parlant d’une grande cantatrice ou d’une actrice célèbre, et pourquoi pas ? Elle en a l’envergure. Mais jusqu’à ce que ce jour ne vienne, elle restera pour moi, toujours : Georgia.

(Julien)

Hasards d’une vie de lecteur

Un de nos lecteurs et ami nous a gentiment fait parvenir quelques pages extraites de son journal. Elles tiendront lieu d’article cette semaine.

« J’avais acheté le livre de Sergio Chejfec sur les conseils de Samuel Monsalve. Il m’avait dit, si tu t’intéresses à la marche, ça te plaira, tu devrais le lire. Comme il m’avait aussi dit que c’était difficile à trouver, je l’avais commandé sur amazon.fr. J’avais décidé de ne pas le lire tout de suite, je lisais autre chose, un livre sur Les excentriques anglais, d’Edith Sitwell, et me disant aussi que ce serait une lecture parfaite pour le voyage que je devais faire en train quelques semaines plus tard, entre Paris et Marseille, trois heures pour quelque cent pages, ça devrait aller, me disais-je. Je n’avais pas prévu que mon exemplaire serait défectueux, s’arrêtant à la page 65 pour reprendre à la page 96, ou quelque chose comme ça, je ne m’en souviens plus très bien, en tout cas, je ne pouvais pas le lire en entier en l’état. J’en achetais un autre exemplaire à Marseille, et j’écrivais à l’éditeur pour le lui dire, et lui demander un autre livre qu’il avait publié, Mastroianni-sur-Mer, en manière de compensation (je lui avais tout de même acheté un livre pour le prix de deux, ce qui est plutôt rare). Quelques jours plus tard, je recevais un paquet contenant : une carte-postale figurant une affiche d’un film avec John Wayne, avec un mot écrit à la main au dos, un exemplaire de Mastroianni-sur-Mer d’Enrique Vila-Matas, et un exemplaire de Leçons pour un lièvre mort, de Mario Bellatin. Je trouvais l’attention charmante. Et comme c’est le livre que je ne connaissais pas, je commençais évidemment par la lecture du livre de Bellatin. Pour tout dire tout de suite, je ne compris rien à ce livre, enfin, ce que je veux dire, c’est que je comprenais les phrases, j’en trouvais même certaines particulièrement belles, mais je ne comprenais pas l’ensemble, la structure me laissant perplexe, à moins que ce ne fut bouche bée, un peu idiot. Je finissais le livre toutefois, et j’entamais la lecture de Vila-Matas.

C’est en lisant Vila-Matas que je compris le choix de Pierre-Olivier Sanchez. Vila-Matas écrit ceci (dont un extrait est reproduit en quatrième de couverture, mais je lis rarement les quatrièmes de couverture, certainement pas celles des livres de Vila-Matas) :

«Nous ne vivons réellement qu’à mesure que nous lisons notre vie. La littérature est une lumière dans le compartiment, la littérature peut être un voyage à la tombée du jour dans un train russe, et aussi le mystère d’une halte plaintive dans ce train au milieu de la nuit. Mais il ne faut pas laisser s’installer le crépuscule, et c’est en cela que consiste ma mise en garde : le jour où l’on décide de lire uniquement des choses que l’on comprend, on commence à se faire vieux. Il importe de rester sur le qui-vive, d’opérer un choix de lectures pointu, de chercher des textes nouveaux ou différents et de se pencher sur eux sans crainte, quand bien même ils nous paraîtraient incompréhensibles, quand bien même nous serions surpris de découvrir qu’une nouvelle agence de voyages a ouvert sur la perspective Nevski.

Sans risque, la grande fête du lecteur est incomplète. «Seule pouvons-nous appeler bonne littérature, dit Félix de Azùa, celle qui crée un nouveau lecteur, et n’est pas une répétition en chaîne.» La grâce de la lecture consiste ainsi à lire ce qui nous semble incompréhensible, car n’oublions pas que la première fonction de l’art est d’étonner, de rompre nos habitudes de lecteurs et, à la lumière d’un compartiment, de remettre à neuf ce qui est vieux. La lecture rajeunit, et cela est peut-être l’argument le plus convaincant pour que les gens lisent. Tout le monde ne le sait pas mais le langage vieillit rapidement en nous, et seuls les écrivains que nous aimons le renouvellent. Lire, à l’instar du rajeunissement, procure un plaisir festif instinctif, offre comme une seconde nature.»
Enrique Vila-Matas, Mastroianni-sur-Mer, pp. 160-161

La lecture rajeunit, c’est possible, mais je ne suis pas certain d’être d’accord avec Vila-Matas, pas plus que je ne suis prêt à le suivre quand il dit que la lecture rend heureux. En fait, il me semble même que c’est le contraire. La littérature rend malheureux. Malheureux, parce que nous ne pouvons pas nous arrêter, nous devons toujours chercher du sens — en fait, même si nous aimons les livres incompréhensibles, nous ne pouvons pas nous empêcher d’essayer de les comprendre, c’est-à-dire de leur trouver un sens, d’essayer de leur trouver un sens, d’espérer leur trouver un sens, enfin de faire quelque chose pour qu’ils cessent d’être incompréhensibles (comme en ce moment, quand j’écris et que je me demande toujours ce que peuvent bien vouloir dire les Leçons sur un lièvre mort de Bellatin). Nous ne cessons jamais de trouver du sens, et nous ne pouvons pas nous arrêter. C’est cela, précisément, qui nous rend malheureux : lire des livres et essayer de leur trouver un sens, et il faut toujours recommencer, et ça n’a pas de fin. Même lorsque nous disons que nous n’y comprenons rien, nous cherchons toujours. C’est contre un grand malheur de ce genre qu’Aristote a dû poser un principe, peu importe lequel, c’est ce qu’il a dit qui importe : «Il faut s’arrêter.» Dans la recherche des causes, nous pouvons toujours remonter à une cause antérieure, et de cette cause à une cause antérieure, et de cette cause à une cause antérieure, et ainsi de suite, à l’infini. Mais il faut que ça s’arrête, sinon nous devenons fous ou nous vivons malheureux. Mais la littérature ne nous permet pas de nous arrêter parce que nous ajoutons toujours du texte à du texte, que nous l’écrivions ou non, notre recherche de compréhension est du texte que nous ajoutons au texte que nous venons de lire et que nous ajoutons au texte que nous allons lire, et ainsi de suite, à l’infini.

Alors, je n’ai pas compris le livre de Bellatin, je ne l’ai pas plus compris que lorsque je l’avais lu avant de lire Vila-Matas, mais il m’a semblé que je commençais à comprendre cette histoire de promenade dans une ville du sud du Brésil qui est le sujet du livre de Chejfec, Mes deux mondes. Raconter une histoire de promenade peut sembler bien plat, bien vide, mais en fait, c’est important. C’est important parce qu’il faut sortir du texte. Il faut sortir du livre. On me dira : mais écrire un livre pour raconter qu’il faut sortir du livre, c’est au moins paradoxal, pour ne pas dire idiot. Mais en fait, pas du tout. Il faut le raconter pour expliquer au lecteur qu’il doit sortir du texte, qu’il peut échapper au malheur de la littérature, que même s’il n’y a pas de premier principe, comme le pensait Aristote, il faut s’arrêter. Ou plutôt, il faut se mettre en marche, il faut sortir du texte, moins pour y comprendre quelque chose, que pour ne pas sombrer dans le plus grands des malheurs, qui est de chercher un sens que nous ne pouvons pas trouver (au moins pour cette raison qu’il y a des livres incompréhensibles).

Je me suis souvenu alors que c’était le sujet d’une conversation que j’avais eue avec Samuel Monsalve. Nous nous étions donnés rendez-vous dans un café de la rue de Buci. Il rentrait d’Argentine où il avait passé les fêtes de Noël. Il avait pris froid en rentrant à Paris, ce qui n’a rien d’étonnant. Ce qui était plus étonnant, en revanche, c’est qu’il s’est mis à me raconter des histoires de contact avec le monde auxquelles je ne comprenais strictement rien. Il me parlait du monde comme d’une chose palpable, qu’on pouvait traverser, avec lequel on pouvait entretenir des relations. Et moi je n’y comprenais rien. Je n’y comprenais rien parce que je pensais dans le texte, toujours dans le texte, alors que Samuel, lui, il était déjà sorti du texte. Et il ne me parlait plus de livres, de littérature ou de philosophie, il me parlait depuis une promenade qu’il avait faite à Buenos Aires, qui avait dû durer des heures. Quant à moi, j’avais déjà oublié cette promenade que j’avais faite et qui avait duré des heures (peut-être bien le même jour que lui, en fonction du décalage horaire) à Marseille, où je passais moi aussi les fêtes de Noël en famille. Je n’avais pas ouvert le moindre livre à Marseille, je m’étais satisfait de ne rien faire, et de marcher. Mais entre temps, j’étais revenu à Paris, et je m’étais remis à lire et à écrire. J’étais rentré dans le texte, et je n’arrivais plus à en sortir. Il aurait fallu que j’en sorte, mais à ce moment-là, lors de notre conversation, je n’y parvenais pas. J’y suis parvenu seulement plus tard quand j’ai lu cette phrase de Vila-Matas dans laquelle il fait se confondre la lecture, la littérature, et la vie (la première de l’extrait que j’ai cité tout à l’heure). En lisant Vila-Matas écrire que c’est cela qui nous rend heureux, j’ai ressenti une profonde insatisfaction, parce que, si j’aime lire des livres que je ne comprends pas, je ne peux pas vivre sempiternellement à la recherche d’une signification que je ne trouverais pas parce qu’elle n’existe pas — pas dans les livres. J’ai besoin de faire un tour. J’ai besoin de prendre l’air. J’ai besoin de lire, j’ai besoin d’écrire, mais j’ai tout aussi besoin de me promener. Et comme c’est fréquent, si nous ne résolvons pas nécessairement nos problèmes en nous promenant, nous mettons cependant que nous marchons quelques-unes de nos idées au clair, nous n’y mettons pas forcément de l’ordre, mais nous leur donnons de l’air. Nous passons notre temps, nous qui aimons lire et écrire, à rechercher des significations. Mais nous avons aussi besoin de les aérer pour ne pas sombrer dans le plus grand des malheurs (ou la folie, mais il me semble que c’est la même chose vue selon deux perspectives différentes).

Je n’aime pas la littérature. Je n’aime pas la littérature, en soi, ou en général. J’aime profondément certains livres de Vila-Matas (dont Mastroianni-sur-Mer, qui m’a fait découvrir l’immense livre de Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, que je suis en train de lire), et cela revient peut-être à aimer la littérature, oui, en particulier. Mais j’ai besoin de sortir du texte, de prendre l’air, de laisser passer de l’air entre les pages comme entre les idées. J’ai besoin de me promener à Paris, ou à Marseille, et un jour, je l’espère bientôt, à Buenos Aires, et puis après avoir traversé en bateau le Rio de la Plata, à Montevideo. Et j’écrirai que je me promène dans les rues de Montevideo et de Buenos Aires. »

Jérôme Orsoni

Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère…

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Le 3 juin 1835, Pierre Rivière commet un triple meurtre dans un petit village normand : il tue sa mère, son frère et sa soeur, avant de prendre la fuite. Fait prisonnier quelques semaines plus tard, il raconte au juge d’instruction avoir été guidé dans ce geste par Dieu et ses anges, puis se rétracte. Il écrit alors, du 10 au 21 juillet 1835, un mémoire où il explique ce qui a motivé son geste : le désir de libérer son père des tracasseries innombrables que son épouse lui faisait subir. Le cas Pierre Rivière déroute les médecins de son temps, qui finissent par le déclarer aliéné. Il échappe donc à la peine de mort mais se suicide en 1840.

En 1973, Michel Foucault et d’autres chercheurs publient ce mémoire et toutes les pièces du dossier Pierre Rivière : procès-verbaux, témoignages, interrogatoires, expertises médico-légales, lettres, articles de journaux, etc.

Deux ans plus tard, René Allio réalise un film en prenant appui sur les documents publiés par Foucault. Ce film n’est pas une reconstitution. Il ne dissimule jamais son origine littéraire ; la voix-off, tour à tour celle du juge d’instruction, de Rivière ou des divers témoins, est toujours là pour rappeler que les événements sont montrés dans le prisme d’un discours. Le film n’essaie jamais de nous faire accroire que ce que nous voyons, ce sont les faits nus, en-deçà du discours. Autres que la voix-off, divers moyens sont utilisés afin de médiatiser l’histoire de Pierre Rivière. Les témoins sont interrogés comme dans un reportage, et leur nom s’affiche sur l’écran ; une certaine séquence n’est pas filmée, mais construite comme une succession de photogrammes, comme si l’on observait une série de pièces à conviction.

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Et pourtant, la nature même de la représentation cinématographique rend l’entreprise de René Allio problématique. Car le cinéma va nous rendre l’auteur (du meurtre, du mémoire) immédiatement présent, alors qu’il avait disparu dans l’écriture (Foucault : « La trace de l’auteur se trouve seulement dans la singularité de son absence »). Pierre Rivière va s’incarner sous nos yeux, et l’image va lui prêter son poids, lui conférer une présence irréductible, contre laquelle la voix-off et tous les procédés de médiatisation ne peuvent rien. On s’attendrait alors à ce qu’Allio fasse le choix d’une distanciation à la Brecht afin d’assouplir, dans l’image cinématographique, la dictature du référent. Il n’en est rien, et le film est réaliste en tous points : il est tourné en extérieur, dans la région même où Rivière commit son crime, avec des interprètes indigènes, en costume…

Mais Allio était conscient de ce problème. La première apparition de Rivière en témoigne : le jeune homme apparaît reflété dans une mare, avant que le saut d’une grenouille ne trouble son image. Et le film, de manière générale, n’est jamais d’un réalisme écrasant. C’est un film modeste, sans pompe, sans éclat : même s’il n’atteint jamais une pureté bressonienne, rien n’y est souligné, et les personnages ne se voient pas concéder de psychologie facile. C’est donc, plus que la voix-off elle-même, la modestie de la mise en scène, la simplicité du jeu, l’insipidité de l’image, le flou des dialogues et des gestes qui permettent à l’attention du spectateur de se détourner de l’histoire en cours et de se focaliser sur le devenir-discours des événements. A cet égard, la construction du film apparaît comme un véritable tour de force, variant les points de vue et opérant de continuels décrochages dans la chronologie : tantôt l’on suit celle du procès et tantôt celle du récit de Rivière. Cela est manifeste dès le premier plan du film, où l’image (d’un arbre au milieu d’un champ) et le son (l’oreille devine un tribunal) ne coïncident pas.

Cet article est inachevé.

(Julien)

Intégrale Büchner au Théâtre de la Ville

LEONCE ET LENA (L. Lagarde 2012)

Le Théâtre de la Ville, du 16 au 25 janvier, donne l’intégrale des œuvres dramatiques de Georg Büchner… De 19 heures à 23 heures se succèdent, séparées chacune par un entracte de 20 minutes, ses trois pièces Woyzeck (1837), La mort de Danton (1835) et Léonce et Léna (1836). Je me voyais, retour du théâtre, noircissant quelques feuillets plein d’idées et de sensations nouvelles. Je me vois surtout forcé de constater que le texte n’a pas été servi comme on aurait pu le souhaiter.

Bien sûr, il y a quelques éclats. Le texte, surchargé par endroits, contient des perles. Quelquefois, la mise en scène a l’air d’avoir touché juste. Mais Ludovic Lagarde, qui a voulu faire des trois œuvres de Büchner les révélateurs de notre condition moderne, a sans doute manqué tout ce que ces textes d’un révolté mort à 23 ans pouvaient avoir de daté et de problématique.

Dans Woyzeck, un pauvre bougre, homme de troupe, tue la prostituée à laquelle il a fait un enfant le jour où il la soupçonne d’entretenir une relation avec son capitaine. C’est Brecht qui nous a fait redécouvrir cette pièce, on comprend bien pourquoi. Woyzeck est tout sauf un héros auquel on veut s’identifier. Obsédé de pureté, ne pouvant souffrir la simple idée d’une infidélité, il fait ses besoins contre les murs, marche comme une bête, est en proie à de récurrentes hallucinations. C’est bien entendu une victime des brimades du pouvoir et des rapports de domination économique,  mais, au lieu de laisser au texte et à sa nudité le soin de tendre un pont entre le public et le personnage, Lagarde cherche à susciter l’empathie au moyen d’un décor chargé de machines, d’effets, de reflets, et de jeux d’écho dans les haut-parleurs de la salle. Le spectateur, introduit de force au cœur d’un délire qui devrait le frapper par son caractère absolument solipsiste, cherche dès lors sans cesse à regagner de la distance, contrairement à ce qui se serait passé si la mise en scène avait pris son parti d’un certain décalage, en incitant le spectateur à briser la glace.

Le texte de La Mort de Danton, lui, s’appuie sur un personnage d’ancien révolutionnaire devenu débauché dépressif, se laissant mener à la guillotine comme un bœuf désespéré à l’abattoir. La subtilité de l’œuvre veut qu’elle renvoie dos à dos le privilégié qu’il incarne et le héros prétendument pur, Robespierre, tellement épris de vertu qu’il ne peut s’empêcher de faire couler le sang de tout ce qui existe. Mais Lagarde ne veut pas se contenter du sujet. Il faut forcément que la Convention soit incarnée par la salle, que l’œil de Robespierre soit fixé sur elle, il faut forcément qu’elle frémisse de cris de foules artificiels…

Quant à Léonce et Léna, cette comédie satirique aurait-elle été moins piquante si elle n’avait pas été jouée avec écrans de télévision, guitare électrique et costumes XXIe siècle à l’appui ? Était-il moins important de comprendre qu’avec Büchner le dramaturge faisait œuvre d’auteur de comédie et de pamphlétaire en même temps, plutôt que de le voir redoublé par un metteur en scène très soucieux de se saisir de l’occasion pour parler de l’Europe ?

On n’était pas loin, parfois, d’éprouver le malaise qui accompagne les démonstrations de complaisance…

(Samuel)